Le respect de la personnalité, prochain défi des droits de l’homme
Publié par Frédéric Van Caenegem dans Société, tags: Aron, Columbia, droits de l'homme, Elaine, NASA, pensée de groupe, personnalité, prêtres-conseillers, psychologie, rois-guerriersVoici ma dernière chronique publiée dans L’Express du Pacifique.
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Il existe autant de personnalités différentes que de personnes dans ce monde. Cette richesse est un atout remarquable pour l’humanité toute entière. Mais alors que nous avons tous nos forces et nos faiblesses, est-il possible que certaines pratiques sociales nuisent spécifiquement à certains types d’individus ?
Les droits de l’homme ont connu de grandes avancées ces derniers siècles. Depuis l’abolition de l’esclavage, l’obtention du droit de vote des femmes, jusqu’à la légalisation du mariage entre deux personnes du même sexe, les droits de l’homme tendent à s’appliquer à de plus en plus de monde. Ces évolutions ont permis à de nombreux individus d’apporter leur contribution à la société dans laquelle ils vivent. Mais au-delà de ceci, la disparition progressive des discriminations a un autre avantage. La diversité engendrée offre d’énormes opportunités aux organisations, communautés et nations qui pratiquent ainsi l’intégration des différences dans le respect.
Mais à l’heure où de nombreuses discriminations ne sont plus tolérées, il existe un domaine où elles sont non seulement courantes, mais possiblement même en augmentation: celui de la personnalité.
Quiconque vit dans une famille nombreuse remarque que, même s’il partage plusieurs similarités avec ses frères et sœurs, il existe cependant des différences qui apparaissent dès l’enfance et évoluent tout au long de notre vie. Il y a le frère calme qui ne parle pas beaucoup, la petite dernière qui pleure lorsqu’il est l’heure du bain, etc. Autrement dit, nous avons tous des personnalités différentes, avec nos qualités et nos défauts. On pourrait presque dire que la vie consiste à apprendre à développer nos talents et accepter nos faiblesses. Mais là est un autre sujet de discussion.
Il existe de nombreux tests de personnalité aux usages souvent très utiles. Ce qui est plus problématique est l’utilisation parfois inappropriée de ces derniers pour sélectionner les bons candidats pour tel ou tel emploi. Ces pratiques sont souvent légitimées par la nécessité de cohésion du groupe de travail.
Cependant, un des dangers provenant de ces pratiques discriminatoires est l’apparition de la «pensée de groupe». Cette dernière survient lorsque les différents membres d’une organisation ont souvent les mêmes préoccupations, les mêmes valeurs et les mêmes priorités. Les mêmes méthodes de travail sont souvent utilisées, on obtient donc les mêmes résultats, et on prône les mêmes solutions face à une problématique. Le danger lorsque la «pensée de groupe» survient est que souvent les mêmes erreurs sont répétées.
Une étude, Columbia Accident Investigation Board Report, publiée quelques mois après le désastre de la navette Columbia en 2003, blâmait sévèrement la NASA d’entretenir une culture de «pensée de groupe». Cela implique trop peu d’ingénieurs aux postes de décisions, plutôt attribués à des gestionnaires issus des écoles de commerce. Le manque de discussions techniques qui en découle a fortement contribué aux accumulations d’erreurs, entraînant le désastre qui a coûté la vie à sept astronautes et retardé le programme spatial américain.
La survie de l’espèce humaine ?
Elaine Aron explique dans son livre Mieux comprendre l’hypersensibilité (Éditions de l’Homme, 1996) que toute société humaine est composée de deux types d’individus. Les premiers, qu’elle nomme les «rois-guerriers», tendent à prendre des risques, à être agressifs, et font que la société est en expansion. Les seconds, les «prêtres-conseillers», sont prudents, réservés, et font que la société survit en cas de problème. Au-delà de leurs différences, la survie de la société dépend toutefois de la coopération entre ces individus. Tout groupe, entreprise, gouvernement, ministère, association de quartier, etc., a besoin de ces deux achétypes pour survivre. Sinon s’en suivent des dysfonctionnements majeurs.
Or, selon l’auteur, les «prêtres-conseillers» ont perdu de l’influence par rapport aux «rois-guerriers» depuis ces cinquante dernières années. La raison en est que la société dans laquelle nous vivons promeut des rendements élevés dans des environnements stressants, qui mettent peu d’emphase sur la réflexion.
Dans un article de Josée Blanchette paru dans Le Devoir du 16 octobre 2009 sur le même sujet, cette dernière explique: «On souhaite des médecins empathiques mais ils doivent surtout pouvoir expédier une consultation en cinq minutes. Cela mène à une pénurie de docteurs, d’infirmières, de professeurs plus sensibles.»
De nombreux individus sont donc victimes d’une discrimination subtile qui paraît même légitime. Certains processus ou environnements de travail empêchent souvent certaines personnes plus sensibles de développer leurs capacités. Le contraire est sans doute également vrai, ce qui expliquerait pourquoi il y a aussi peu de médecins empathiques que d’artistes organisés. La première étape afin de rectifier ces injustices est bien sûr de réaliser que ces discriminations existent. Si certains facteurs portent atteinte à la capacité d’épanouissement de nombreuses personnes, alors les perdants sont non seulement les personnes affectées, mais également tous ceux qui pourraient bénéficier de leur contribution à la société. Ce qui, en définitive, signifie tout le monde.
Frédéric Van Caenegem
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